Citation du mois

"En France on élit et les élus font des lois qu’ils n’ont jamais proposées et dont nous n’avons jamais voulu. Est-ce la démocratie quand après avoir voté nous n’ayons pas la possibilité d’avoir de l’influence sur les élus ? Je ne crois pas que dans aucun des pays qui se disent démocratiques, ceux-là qui croient avoir le droit d’imposer « leur » démocratie aux pays pauvres, il existe la démocratie, à commencer par les États-Unis et la France. La France est une démocratie ? Une puissance mondiale ? Je le dis en tant que Française : Cela ne veut rien dire. Si on le dit pour les niveaux d’éducation, de la recherche ou la santé, c’est nul. Pour être capables d’aider la paix mondiale, les peuples opprimés ? Nul."

Danièle Mitterrand

Dimanche 19 mars 2006 7 19 /03 /Mars /2006 22:08

 

 

Mercredi 15 mars, une journée de mobilisation contre le CPE s’est déroulée sur le parvis de l’IEP, de 9h à 19h.

 

Dans le cadre du mouvement contre le CPE à l’IEP, qui s’est amplifié ces deux dernières semaines, le Collectif Sciences Po Aix en Lutte a souhaité informer et mobiliser un plus grand nombre de personnes encore. Le choix du lieu, un lieu ouvert et public, s’est fait dans l’optique de toucher des étudiants et professeurs de l’IEP, des autres facultés ou écoles, mais aussi des travailleurs. Il s’agissait également de se réapproprier l’espace public, d’en faire un lieu de débats et d’échanges, auquel tout le monde était invité à participer.

 

 

Durant toute la journée s’est tenu un atelier de création de banderoles, d’affiches, de slogans pour les manifestations du jeudi 16 et du samedi 17 mars. Un stand d’information sur le CPE, la loi sur l’ « égalité des chances » et les mobilisations était à disposition du public. Une table a vendu à des prix réduits des boissons chaudes et des collations.  Un stand présentait également le journal L’Humanité, dont le directeur Patrick Le Hyaric a donné une conférence le soir même.

 

Le matin, s’est déroulé un débat sur la précarité, les enjeux économiques, politiques et sociaux du CPE et les luttes syndicales. Différents intervenants se sont exprimés :

 

Ÿ Daniel-Louis Seiler, professeur des Universités à l’IEP en science politique, a souligné la gravité de la situation économique actuelle. Le CPE vise à modifier le code du travail pour mieux appliquer ce que M. Seiler a appelé la « technique du salami », une précarisation des plus jeunes et des plus âgés. Il a rappelé que ce gouvernement a été récusé à plusieurs occasions. L’élection du président Chirac a été plus que contestée. Aux élections européennes de 2004, les Français ont refusé la vision libérale que la droite promouvait (le PS a obtenu 31 sièges, l’UMP 17 seulement, l’UDF 11). Aux régionales, la gauche a été la grande gagnante (le PS a remporté 22 régions et l’UMP 2, l’Alsace et la Corse). Le non au référendum sur la constitution européenne a désavoué le gouvernement mais aussi l’UDF et le PS qui n’ont apparemment pas compris les attentes de la population.

 

 

Ÿ Serge Bonetti, délégué CGT de Lustucru Arles et membre de la fédération alimentaire Lustucru, a rappelé la situation des salariés dans les entreprises. Il a dressé un bilan de la lutte des salariés à Lustucru. En 2004, tirant prétexte des inondations de décembre, le groupe Panzani, contrôlé par BNP-Paribas, a annoncé la fermeture définitive de l’usine Lustucru d’Arles le 26 mars. Après enquête, on apprend que le groupe aurait touché 47 millions d’€ de subventions pour dégâts des eaux et les actionnaires 337 millions après la fermeture du site. Sans le coup de chance des inondations, le groupe aurait, de toute façon, revendu l’usine. M. Bonetti a ensuite expliqué le projet de SCOP, société coopérative de production (entreprise de forme SA ou SARL dont les salariés sont associés majoritaires et vivent un projet commun en mutualisant équitablement les risques et les grandes décisions) en Camargue. Les membres de ce projet se sont vus opposer de nombreux obstacles par les divers échelons politiques. Pour M. Bonetti, il faut se réapproprier les moyens de production afin de créer les emplois. La lutte pour la gestion du territoire de Camargue est donc aussi une lutte pour la défense de l’emploi, pour des emplois stables et mieux rémunérés.

 

 

Ÿ Jérôme, délégué syndical CFDT de ST Microelectronics, a expliqué la lutte difficile avec la direction du site de Rousset. Depuis quelques années, le groupe délocalise à Singapour. Il y a actuellement 2 unités sur un même site, dont l’une fermera en juin 2007. Les employés de ST Microelectronics connaissent bien la précarité. Ils sont employés en « contrats de chantier » ou bien en intérim. La direction des ressources humaines de ST Microelectronics s'est inspirée des contrats dits "de chantier" (CDIC), qui existent dans le secteur du bâtiment et qui s'achèvent en même temps que la fin d'une construction. En outre, 700 emplois vont être supprimés sur le site de Rousset (et 1000 en France). De plus, par un tour de passe-passe, les salariés peuvent être employés deux fois en intérim, 18 sur un site (une S.A.) et 18 mois sur l’autre (une S.A.S.). Les 120 millions d’€ d’aide publique octroyés en 2002 ne changent rien.

 

 

Ÿ Renaud, de l’association Aix-solidarité (aixsolidarite@wanadoo.fr) et professeur de sociologie de l’éducation à l’université de Provence, a fait un point sur la loi sur l’ « égalité des chances ». Il a souligné que le CPE ne s’applique pas aux étrangers, ce qui montre que la réalité du chômage n’intéresse pas le gouvernement. La loi sur l’ « égalité des chances » serait selon le gouvernement un moyen de répondre à la crise des banlieues. Mais la formation « juniors », permettant la sortie du système scolaire à 14 ans, dénie que l’on puisse leur donner un socle de connaissances communes et les laisse à la merci des employeurs. Enfin, Renaud a rejeté la clause instaurant le contrat de responsabilité parentale.

 

 

Ÿ Tanguy, chercheur en sociologie au LEST (Laboratoire d'Economie et Sociologie du Travail), a parlé de la précarité. Avec l’absence de motif pour licencier, on revient selon lui à un système esclavagiste. En outre, la norme est le CDI. L’intérim et le CDD sont prévus en cas de surplus d’activité. Le CPE est donc un détournement des contrats existants et institutionnalise la précarité. De plus, le problème n’est pas seulement celui de l’emploi. C’est aussi celui du statut du salarié dans l’emploi, à savoir, le droit de se syndiquer, le droit à la culture, etc. La relation salarié/salariant est complexe et doit être régulée de manière juridique. Les luttes actuelles doivent aussi préparer à définir une nouvelle juridiction internationale de ces relations.

 

 

Ÿ Pascal, délégué syndical des intermittents du spectacle et musicien, a rappelé les difficultés des intermittents du spectacle. Le statut d’intermittent est lui-même basé sur une hypocrisie, puisque personne n’aspire à devenir travailleur « intermittent ». En juin 2003, le MEDEF et trois centrales syndicales ont signé un protocole d'accord remettant en cause le régime d'assurance chômage des professionnels intermittents du cinéma, de l'audiovisuel, de la diffusion et du spectacle (annexes 8 et 10 du règlement général de l'assurance chômage). En juillet 2003, un important mouvement social dans le secteur entraîne l'annulation des grands festivals d’été. 30000 personnes ont été privées d’indemnisation. Peu à peu, les jeunes deviennent de la « chair à profit » selon Pascal. Le mouvement contre le CPE, mouvement contre la précarité des jeunes, doit être aussi un mouvement de défense de nos droits.

 

 

Ÿ Florent Aubry-Louis, professeur agrégé en sciences économiques et sociales à l’IEP d’Aix-en-Provence, a insisté sur l’historique du thème de la flexibilité. Les économistes critiquaient le marché comme n’étant pas assez flexible, ce à quoi il a été remédié dans les années 1980. La politique malthusienne a favorisé l’allongement des études et le départ à la retraite anticipée. On a « ajusté par les quantités ». Mais les forts taux de croissance des années 1990 n’ont pas créé d’emplois. M. Aubry-Louis précise qu’une économie flexible crée et détruit des emplois plus rapidement mais au final, ne crée pas d’emplois sur le long terme. Elle peut en créer, mais seulement s’il y a une croissance forte. Mais en retour, elle détruit le rapport social à l’emploi. Le rapport au travail est de plus en plus forte individualisé.

 

 

Le débat de la matinée s’est terminé par des échanges entre les participants à propos de l’intérêt des employeurs à embaucher en CPE, du rôle de l’Etat dans la création d’emplois (CDI), et de la responsabilisation/déresponsabilisation des employeurs dans la formation de leurs salariés.

 

 

Le repas s’est déroulé au son des musiciens du groupe de salsa Diabloson, venu animer le parvis, et entraînant certains à esquisser quelques pas de danse.

 

 

L’après-midi, le débat s’est axé sur les alternatives possibles face à la précarité croissante et à la libéralisation du travail.

 

 

Ÿ Emmanuel Le Masson, agrégé de science politique et professeur de sciences économiques et sociales à l’université d’Aix-Marseille, a souligné l’échec de la politique économique engagée par le gouvernement ces dernières années. Il y a eu un changement de situation de l’emploi en 2001 et un changement de l’orientation des politiques en 2002 : on accentue alors la flexibilité pour augmenter la compétitivité de ce qu’on appelle l’ « entreprise France ». On multiplie les contrats, on abaisse les prélèvements obligatoires, l’impôt sur le revenu et sur la grande fortune, ce qui a pour conséquence de favoriser les inégalités. La droite « conservatrice » a voulu gérer le budget en « bon père de famille » mais il n’y a aucune poussée de l’investissement public.  La balance des paiements est en déficit depuis deux ans, ce qui n’avait pas été le cas depuis 1990. Le chômage a à peine baissé, pour des raisons démographiques surtout : le nombre d’entrées sur le marché du travail a baissé (génération creuse). Le bilan est donc négatif. Il a ensuite abordé les propositions alternatives, sur le plan économique. Selon lui, on peut agir sur la croissance économique pour favoriser la création d’emplois, sans tomber dans la « course à la croissance ». Cela implique également de faire un choix en matière d’impôts et de prélèvements obligatoires. Il s’agirait donc d’une « gestion » du système capitaliste.

 

 

Ÿ M. Valery, économiste, a évoqué le rapport de force salariat/patronat. Depuis 1995, des mouvements visent à limiter ce rapport de force. Il y a eu une régression dans le rapport de force, régression qui s’est faite en défaveur du salariat. L’évolution démographique à venir et plutôt en défaveur du salariat également. Mais il s’agit d’une bataille, à mener aujourd'hui et demain.

 

 

Ÿ Deux représentants de l’association Génération précaire (http://www.generation-precaire.org/) sont venus présenter leur mobilisation pour les droits des stagiaires. Le mouvement est né d’un appel à la grève spontané et diffusé sur internet début septembre 2005, destiné à dénoncer une situation intolérable : l’existence d’un véritable sous-salariat toujours disponible, sans cesse renouvelé et sans aucun droit. Aujourd’hui, des étudiants, chômeurs ou salariés précaires pour les plus chanceux, dénoncent le fait qu’il existe en France une « armée de réserve » de plusieurs centaines de milliers de travailleurs qui n’ont aucun droit, pas même le droit à un salaire. Les membres de l’association connaissent les droits des stagiaires, des salariés et les défendent sans relâche.

 

 

Ÿ Daniel Van Eeuwen, professeur des Universités à l’IEP, directeur du CREALC, spécialiste de l’Amérique latine, a fait un point sur le contexte politique du mouvement. En amont, il y a un jeu politique, où les questions du chômage et de la sécurité sont des cartes maîtresses. Villepin et Borloo se placent comme les généraux en chef de la bataille pour l’emploi. Ils mettent en place des contrats (CPE, CNE) qui séduisent la classe patronale et sont prêt à accorder toujours plus de flexibilité. Le fait que le dialogue concernant ces mesures ait été inexistant montre bien la volonté de court-circuiter toute opposition. En aval, le mouvement social est stigmatisé. Villepin a tenté d’amalgamer une très petite minorité de personnes violentes à l’ensemble des manifestants. Cette position pourrait susciter une radicalisation du mouvement. Aujourd'hui, le mouvement peut s’amplifier par l’union des étudiants et des forces salariales (des précaires et des professeurs sont déjà solidaires). Les lycéens également s’y joignent. Le mouvement peut aussi converger vers une généralisation du malaise social. Quant aux conséquences, sur le plan politique, la droite se fissure. Sur le plan juridique, le CPE peut être cassé par la Cour de Cassation, la CJCE (Cour de justice des communautés européennes) ou plus tard par la CEDH (Cour européenne des droits de l'homme).

 

 

Ÿ Vincent Geisser, docteur en science politique, chargé de recherche au CNRS-IREMAM, a commenté les mobilisations qui se déroulent en France en général et à l’IEP en particulier. Il a rappelé la lutte des étudiants de 1986 contre le projet Devaquet de rétablissement de la sélection entre les bacheliers (avec une hausse des droits d’inscription et une plus grande autonomie financière des universités). Il a insisté sur le fait que le mouvement initié par le Collectif Sciences Po Aix en Lutte est organisé de façon démocratique, dans les AG notamment, mais aussi dans ce forum, qui est la preuve que la parole est donnée à tous ceux qui souhaitent la prendre. Les mobilisations en France ne sont pas le fait d’une minorité d’activistes comme veut le faire croire le gouvernement. La jeunesse se mobilise aujourd'hui. Et à l’IEP en particulier, on doit être « politique ».

 

 

Ÿ Jean Marc Coppola, président du groupe communiste de la région PACA et conseiller régional PCF, a estimé que la loi sur l’ « égalité des chances » est une hypocrisie. Il faudrait une loi sur l’égalité des droits. La convergence des étudiants et des salariés est importante. La réussite de cette convergence est la clé du succès.

 

 

Ÿ Raphaël LIOGIER, professeur des Universités à l'IEP, directeur de l'Observatoire du Religieux de l'IEP, a condamné une réponse trop immédiate aux politiques du gouvernement. Le problème essentiel n’est pas l’emploi. Au niveau international, il y a un affaiblissement de la croissance de la population mondiale mais une croissance et en même temps une concentration sans précédent de la richesse mondiale. Le problème majeur est la redistribution de cette richesse. Il a donc proposé un impôt fluctuant sur le capital.

 

 

Suite à cette intervention, des propositions ont été envisagées pour recréer les liens sociaux dans la société.

 

 

L’après-midi s’est terminée par un concert d’un groupe de musique rock « Président King Kong ».

 

 

Le Collectif remercie tous les invités, et tous ceux qui ont participé à l’organisation de ce forum.  Il remercie particulièrement ceux qui ont gentiment prêté du matériel (tables et chaises), ainsi que le bar « la Flûte enchantée » qui a donné son autorisation pour utiliser son alimentation électrique toute la journée.

 

 

Ce forum a permis à de nombreuses personnes d’intervenir, d’interroger et de s’interroger. En sus de l’ambiance conviviale et festive qui y régnait, il y est né un dialogue constructif. De nombreux débats ont eu lieu au sein du forum, mais à côté du cercle principal, avec les intervenants et avec les passants. Par ailleurs, des délégations des universités d'économie et de lettres d’Aix-en-Provence sont venues et ont elles aussi pris part au débat. Nous souhaitions aussi provoquer un dé-blocage mental, qui s’est réalisé d’une certaine manière par la participation active des personnes présentes. Ce forum est dans tous les cas une preuve de notre capacité à nous mobiliser de manière inventive et autonome. Il faudra renouveler l’expérience !

 

 

 

Collectif Sciences Po Aix en Lutte

 

 

Par Collectif Sciences Po en Lutte - Publié dans : communiqués internes
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